Non classé

Happycratie; un plaidoyer contre l’industrie du bonheur…

Happycratie Happycratie

Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, par Edgar Cabanas et Eva Illouz

#Quelques avis :

Happycratie ou la tyrannie du bonheur…

Un livre de 300 pages encensé par la presse, qui fait débat du côté des lecteurs aux avis très partagés.

« On le cultive, on le théorise, on en fait un business, des livres, des cours… Il est même le nouveau carburant de la productivité. En société et au travail, le bonheur est devenu une injonction. » Nicolas Santolaria, Le Monde

« La science du bonheur n’est-elle pas le prélude à une société ultra-individualiste ? Le docteur en psychologie Edgar Cabanas et la sociologue Eva Illouz explorent ces questions essentielles. » We Demain

« La thèse est simple et lumineuse. (…) Merci à eux de nous rappeler l’importance du travail négatif, sous peine « d’oublier la bigarrure du monde humain, si chère à Freud ». » Psychologies Magazine

« Méfions-nous de ce nouvel ordre moral qui fait de la souffrance un scandale et refoule la douleur comme une maladie honteuse. » Dominique Garandet, Centre France

#Pourquoi le choix de cette lecture ?

Étonnant, direz-vous, de choisir précisément ce livre pour une premier article de ce type, sur un site comme le mien !

Et bien, pas tant que ça, à vrai dire !

J’ai fait le choix des quatre critiques ci-dessus parce qu’elles se font l’écho de points essentiels soulevées par les auteurs d’Happycratie:

  • « Être heureux » est-il devenu une injonction ?
  • Le bonheur est-il devenu un nouveau marché juteux ?
  • La science du bonheur nous rendrait-elle individualiste? Serait-elle même une justification à notre mode de vie individualiste ?
  • Doit-on nier les évènements négatifs, et se projeter dans un monde « de bisounours », idéalisé ?
  • Doit-on se cacher pour pleurer, avoir honte de notre souffrance ?

avertissement

Si vous ne voulez pas être spoilé, arrêtez-vous là ! Lisez le livre et revenez plus tard à cet article 😉

# De l’injonction à être heureux

Dans cet ouvrage, les auteurs évoquent une saturation de « l’injonction au bonheur » venue de la psychologie positive. « un courant nord-américain né à la fin du XXe siècle et dont les principes se sont massivement diffusés dans le coaching et le management ».

soyez heureux !

La psychologie positive est issue de la théorie de psychologues américains qui ont observé que les personnes positives réussissaient mieux dans la vie et déclaraient être plus heureuses. « Avant la déferlante de cette «science du bonheur», on considérait celui-ci comme la conséquence de moments heureux et de situations agréables de vie. Avec eux, la logique s’est inversée. Si vous êtes positif, que vous croyez en vous et que vous avez confiance dans votre potentiel, alors la vie vous récompensera. Dans le cas contraire, une sorte de prédiction autoréalisatrice fera que vous échouerez. »

Il y a du vrai dans ce bref résumé de la psychologie positive. En effet, cette discipline met en avant l’idée que nous avons en nous les clefs de notre bien-être. Elle explique que croire en soi permet de se réaliser.

Elle nous invite à mettre le positif et le bonheur au centre de notre vie.

Il ne s’agit pas cependant d’une nouveauté ! D’autres avant eux ont réfléchi à la question. Certaines personnalités de notre histoire ont fait ce constat il y a bien longtemps :

  • le bonheur vu par les philosophes« Si vous voulez que la vie vous sourie, apportez-lui d’abord votre bonne humeur. » (Spinoza)

  • « Ecoutez la forêt qui pousse plutôt que l’arbre qui tombe. » (Friedrich Hegel)

  • « Les joyeux guérissent toujours. » (Rabelais)

  • « J’ai décidé d’être heureux car c’est bon pour la santé. » (Voltaire)

La psychologie positive a effectivement donné une nouvelle dimension à ce constat. Certaines études scientifiques sont venues confirmer ce que nos anciens sages avaient repéré il y a longtemps. Les réseaux sociaux, médias, biais d’information et de diffusion dont nous disposons aujourd’hui ont permis de diffuser largement cette idée. Pour ma part, je crois que nous devrions plutôt nous en réjouir !

Ceci étant, je suis d’accord avec une idée développée autour de la notion « d’injonction ». Nous devons y être vigilants.

Moi-même j’utilise beaucoup les citations comme support de diffusion, et certains peuvent les vivre comme des injonctions. Et pourtant ce n’est pas mon intention. Pour moi, les citations sont un biais de réflexion. Certaines nous parlent, d’autres non. Mais elles ont l’avantage de nous faire réfléchir. Et l’objet de mon propos est toujours celui-là : Qu’est ce que cela m’inspire ? Est-ce que ça me parle ? Est-ce que je peux m’approprier cette idée et comment ?

Pour savoir plus,  retrouvez mon article : De l’injonction de lâcher prise

# Le bonheur, un nouveau marché juteux

marchand de bonheurLes auteurs d’Happycratie nous expliquent donc que les marchands de bonheur prétendent agir pour notre bien. Et si la dite science du bonheur élargissait le champ de la consommation à notre intériorité, faisant des émotions des marchandises comme les autres ?

«Ce qui meut aujourd’hui le consommateur, écrivent les sociologues, ce qui le pousse à consommer toujours plus, c’est moins le désir de s’élever socialement que celui de se gouverner efficacement, c’est-à-dire de réguler sa vie émotionnelle.»

C’est la deuxième idée que je retiens, à laquelle je vous invite à être vigilant(e)s.

« il y a toujours un nouveau régime à suivre, une méthode d’évaluation et de régulation de soi à essayer, un vice à abandonner, une habitude plus saine à acquérir, un nouveau traitement à suivre, un objectif à atteindre, une expérience à vivre, un besoin à satisfaire, un temps à optimiser (…). Personne n’est jamais suffisamment capable, sain, heureux. » Happycratie.

Les offres pour améliorer notre bien-être se multiplient : applications, cours de yoga et de méditation, alimentation happy, ouvrages de développement personnel. Les auteurs d’Happycratie dénoncent une marchandisation des émotions…

trouver chaussur à son piedJe ne peux que vous inviter à vous méfier des ‘marchands de rêve’.

Il existe de très bons professionnels, des livres passionnants, des applications très bien faites. Nous avons aujourd’hui la très grande chance de pouvoir accéder à une multitude de prises en charge différentes. Chacun peut ainsi trouver chaussure à son pied. Et bien sûr, ces professionnels doivent pouvoir vivre de leur activité. Il est donc normal que leurs services soient payants. Derrière un article ou un ouvrage par exemple, il y a du temps de formation, de lecture, de l’expérience, du temps de rédaction, de relecture, de recherche…

Mais prenez le temps de vous demander ce dont vous avez réellement besoin. Testez, observez ce que proposent les uns et les autres, découvrez l’univers de votre interlocuteur. Ne vous jetez pas sur le dernier traitement ou régime à la mode. Doutez, posez des questions. Les vrais bons professionnels seront à votre écoute et vous répondrons. Ils n’essaieront pas de vous vendre autre chose que ce dont vous avez vraiment besoin…

 

# Le bonheur comme justification de l’individualisme

Happycratie, précisent les auteurs, « n’est pas contre le bonheur, mais contre sa vision réductionniste, fort utile à l’individualisme ». Le bonheur est à portée de main, puisqu’au-delà des circonstances, il ne dépend en réalité que de nous. Cette vision nous pousserait alors à un individualisme forcené, chacun se préoccupant uniquement de son petit moi.

« On vous fait croire que vous êtes seul responsable de votre bien-être, et que, en cas de malheur – ou par exemple, de souffrance au travail, – vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous-même. Quel meilleur moyen pour vous empêcher de vous rebeller ? », dénonce Edgar Cabanas.

individualismeAinsi, la société n’est plus remise en cause par l’individu qui ne cesse de se remettre en cause lui-même. Un biais pour nous convaincre, une nouvelle fois, que la richesse et la pauvreté, le succès et l’échec, la santé et la maladie sont de notre seule responsabilité ?

Cette idée en elle-même m’inspire un ou plusieurs articles. Comme toutes les autres d’ailleurs 😉

Mais cet article est déjà très long, aussi vais-je me contenter de vous proposer quelques pensées qu’elle m’inspire.

  • Suis-je responsable de tout ce qui m’arrive ? Non bien sûr ! Je ne suis responsable ni de la maladie, ni des intempéries, ni d’une ambiance délétère au travail, ni du décès d’un proche… Évidemment que non !

Je crois effectivement que le bonheur dépend de nous. Notre façon d’appréhender le monde dépend de la qualité de notre paix intérieure. Cependant, lâcher prise ou prendre du recul ne signifie en aucun cas ne rien faire. Je le répète souvent, et j’en suis persuadée. Le fait de lâcher prise nous permet au contraire de clarifier nos idées, de rendre notre cerveau plus apaisé et plus lucide. Plus apte à agir de manière constructive.  Pour approfondir : apprenons à lâcher prise

  • Prendre soin de soi est essentiel. Pour autant cela ne signifie pas que nous cessons de nous préoccuper des autres. Lorsque j’invite une personne à s’aimer, à être bienveillante avec elle-même, je l’encourage toujours à ne pas se couper du monde. Prendre soin de soi, ne pas s’oublier, pour être en capacité d’aider les autres…

# Quelle place pour les pensées et évènements négatifs ?

Les auteurs d’Happycratie dénoncent également l’illusion d’un monde beau et dépourvu de guerre. Un monde où le mal, la maladie, la tristesse et le malheur n’auraient pas de place. Ils revendiquent une place pour le tragique et la souffrance qui croisent toute vie humaine.

Pour rebondir sur cette idée, je citerai Boris Cyrulnik :

« Pour trouver le bonheur, il faut risquer le malheur. Si vous voulez être heureux, il ne faut pas chercher à fuir le malheur à tout prix. Il faut plutôt chercher comment – et grâce à qui – l’on pourra le surmonter »

se reconstruireLa vie n’est pas faite que de bons moments. La vie est difficile. Ceux qui me connaissent savent que j’ai déjà défendu cette idée surprenante sur ces pages. Ne croyez pas que votre démarche de développement personnelle, quelle qu’elle soit, vous mettra à l’abri des aléas de la vie. En premier lieu parce que ce n’est pas vrai. Ensuite parce que vous serez forcément déçu(e)s, découragé(e)s. Vous serez alors tentés – plus encore qu’avant – de baisser les bras et d’abandonner. Vous ne serez pas préparés.

Il est facile d’être heureux lorsque tout va bien. Travaillez lors de ces moments apaisés. Sur des petits changements intérieurs. Vous serez mieux armés pour affronter l’évènement douloureux qui se produira peut-être.

Lorsque vous êtes confrontés aux échecs, aux évènements douloureux, faites face comme vous pouvez. Pleurez, prenez le temps de crier à l’injustice, puis regardez. Que pouvez-vous apprendre de cette expérience ? Sur vous, sur le monde, sur les autres ? Que pouvez vous faire maintenant, sachant ce que vous savez ? Comment cette expérience peut vous aider à affronter la prochaine ?

 

# Dois-je me cacher pour pleurer ?

Enfin, dernier point, mais non des moindres, Happycratie nous met en garde contre la stigmatisation des individus jugés insuffisamment positifs – pessimistes, angoissés, mélancoliques… Stigmatisation des autres, mais également honte à l’égard de nous mêmes. Selon les auteurs, de nouvelles pathologies émergeraient de cette injonction au bonheur. Stress et dépression de n’être pas assez heureux, pas assez zen.

doit-on se cacher pour pleurer ?Il est vrai que nous nous trouvons parfois (souvent ?) désemparés face à notre incapacité d’atteindre les buts de zenitude que nous nous sommes fixés après avoir lu un article ou un ouvrage.

Vrai que nous nous détestons parfois d’avoir encore cédé à la colère, aux larmes, à la timidité…

Nous en revenons alors à l’idée première de cet article. Déculpabilisons ! Les ouvrages, les articles, les citations ne doivent pas être vécues comme des injonctions. Elles sont un outil de réflexion. Peut-être lirons-nous 10 articles avant qu’un déclic se fasse. Parce que celui-là nous parle. Sans doute que certaines idées développées ne nous parleront jamais. et ça n’a pas d’importance.

Cessons de vouloir ressembler à cet autre que nous admirons, de vouloir mettre un costume qui n’est pas le nôtre. Essayons du mieux que nous pouvons, lorsque nous en avons envie, lorsque nous nous en sentons le courage. Acceptons les échecs, les retours en arrière. Acceptons de pleurer, d’avoir mal, de ne pas être parfait. Chacun à notre façon.

 

#En conclusion

En conclusion, voilà pourquoi le choix de ce livre. Parce qu’Happycratie soulève des questions intéressantes. Parce qu’il est sans doute (de mon point de vue) partial et orienté, mais qu’il a le mérite de nous inviter à réfléchir.

L’industrie du bonheur a-t-elle pris le contrôle de nos vies ? Je ne le crois pas. Je suis au contraire persuadée que c’est une merveilleuse chance pour nous d’avoir accès à cette vision de la vie. Mais comme c’est le cas pour toute chose, il nous faut être vigilant aux excès.

Alors surtout, mettez en doute, ne prenez pas pour argent comptant ce que vous lisez, expérimentez, critiquez et remettez en cause. Observez ce qui fonctionne pour vous. Suivez votre cœur.

« Doutez de tout et surtout de ce que je vais vous dire » – Bouddha

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.